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Madeleine Bornais, ma grand-maman.

C’est la fin de la Revengeance et j’ai décidé que c’était l’heure des confidences. Laissez-moi vous expliquer comment j’ai atterri ici.

Tout commence avec ma grand-mère.

Madeleine Bornais est née à Limoilou dans les années 20 et a vécu la plupart de sa vie adulte à Charlesbourg. Je me souviendrai toujours de ce bungalow de la rue des Pruches, du grand arbre sur le terrain, et de la chaise en plastique où grand-papa s’assoyait pour fumer sa cigarette. C’était pour chasser les maringouins, qu’il disait. Lorsqu’on entrait dans la maison, on pénétrait dans un univers parallèle. Retour aux années 60. Imaginez la cuisine aux comptoirs en faux bois brun, le tapis d’un pouce d’épais dans le couloir ou encore le chic salon provincial français où un plastique recouvrait les divans. Chaque chose avait sa place. Je vous jure que si l’idée platonicienne de la propreté devait s’incarner dans un lieu, ce serait là. Ma grand-mère en était évidemment la complice : elle avait une obsession du propre et du beau, une haine de la saleté et du laid. Jusqu’à son âge vénérable de 88 ans, sa demeure est restée fucking nickel. Il fallait que ma mère lui ordonne de ne pas monter sur une chaise pour nettoyer son lustre de cristal. Vous voyez le genre.

Photo: Morgane Clément-Gagnon

Photo: Morgane Clément-Gagnon

Sa rigueur ménagère s’incarnait aussi dans sa personnalité. Elle était toujours bien mise et chacune de ses tenues était étudiée. Malgré le fait qu’elle avait des opinions affirmées et soutenues par un argumentaire rationnel, c’était toujours difficile de savoir ce qu’elle pensait vraiment. Sauf pour ses idées politiques. Celles-là, elles étaient limpides en s’il vous plaît. Son don principal était le lancé de la phrase assassine à un moment inattendu. Elle avait le tour d’éteindre chacune des petites flammes créatrices qui naissaient autour d’elle. Grand-maman n’était pas toujours de bonne compagnie. En fait, rarement ai-je senti qu’elle se laissait aller à quelque plaisir que ce soit. Je ne m’en cache pas : pour moi, c’était une femme difficile à aimer.

Et vint ce qui arrive à toutes les grands-mères : les derniers moments de la vie. Elle était aux soins palliatifs. À chaque fois que je pouvais, j’allais y passer du temps. J’étais là non pas par pur amour pour elle, mais par sentiment du devoir : ma mère était avec elle à temps plein et moi j’étais là pour donner un break à ma mère. Au fil des jours et des semaines (ce fut un long processus), quelque chose d’inattendu s’est produit. Elle a baissé les gardes. Doucement, grand-maman s’est ouverte à moi et m’a permis d’entrevoir un côté d’elle plus fragile, plus aimant. On riait, on se partageait des petits secrets et on prenait le thé après le dîner. Je rencontrais une nouvelle femme. J’imagine qu’elle avait toujours été là, quelque part… Dans les derniers moments, elle s’est même autorisée à pleurer dans mes bras pour la première fois. Cette dame de fer, maintenant maigrelette et petite dans son pyjama fleuri, sanglotait contre mon épaule. Ses yeux pleuraient mais les larmes ne coulaient pas. Sa voix était faible. « Morgane… Quand est-ce que ça va finir? » J’ai compris qu’attendre sa mort sans qu’elle ne vienne, c’était le comble de l’absurdité. Quand elle a poussé son dernier soupir, je lui tenais une main, ma mère l’autre.

Madeleine Bornais

Madeleine Bornais, 1927-2015

Comment rendre hommage à une femme si secrète? On connaissait les faits bien sûr, mais qui était-elle vraiment? Une chose était certaine, elle n’aurait pas voulu une cérémonie dans un salon funéraire puant le pot-pourri avec du tapis sur les murs. Elle a toujours eu beaucoup de classe. En famille, nous avons décidé de louer une salle au Musée national des beaux-arts. On y a emmené l’urne et la cérémonie fut magnifique. Tellement de gens se sont présentés que je trouvais ça étrange : une femme si peu sociable, souvent méprisante avec les autres avait quand même pu toucher le cœur d’une centaine de personnes. Du moins assez pour qu’ils viennent lui dire un dernier au revoir.

La Revengeance

Quelques jours après les funérailles, je vois passer sur Facebook une annonce qui invite les femmes de la ville à s’inscrire à la Revengeance des duchesses. J’avais déjà vaguement entendu parler du projet. Curieuse, je suis le lien et je lis le formulaire d’inscription. Gros LOL. Je me surprends à remplir les cases et à me faire rire moi-même. The rest is history, my friends.

Quand l’aventure commence pour vrai, je réalise un peu plus dans quoi je me suis embarquée. Je comprends quand on me disait que ça me ferait du bien. L’automne avait été dur. Le processus créatif est salutaire et dans mon cas, il était rendu nécessaire. Grand-maman n’a pas eu ce loisir : prendre du temps pour exprimer sa créativité et porter sa voix au-delà des quatre mur de sa maison. Je réalise la chance que j’ai. Je constate également le dévouement, tout le travail que ça implique de la part des membres du CA et des autres bénévoles. Je saisis vite que c’est par amour sincère pour le projet et pour la cause féministe que toutes ces femmes travaillent d’arrache-pied et continuent de faire exister la Revengeance. Je sens le respect que chacune a envers l’autre. Ça me touche profondément.

Première activité officielle : la conférence de presse. Mon écharpe en velours rose digne de la princesse Sissi (et cousue avec amour par ma mère) est prête, mon attitude aussi. On se retrouve toutes au Musée national des beaux-arts. En cherchant le lieu de ladite conférence, je me retrouve avec surprise à la porte du salon Paul-Rainville. La même salle que les funérailles de grand-maman. Je reste un petit peu bête. Deux mois plus tôt, j’étais au même endroit. Force est d’admettre que cette coïncidence me ramène immédiatement à elle. Le lieu qui symbolisait la mort de grand-maman se métamorphose en lieu d’un commencement. Reviennent à moi tous les encouragements sincères dont elle voulait que je me souvienne une fois qu’elle serait partie.

J’ai des choses à dire.
Je suis une femme.
Je suis capable.
J’ai confiance.

Durant la première semaine de ce tourbillon fantastique, je fais la rencontre de Marjorie Champagne, révérée reine-mère de la Revengeance. Au fil des conversations Facebook et des pop-quiz sur le Carnaval qu’elle s’amuse à nous envoyer, on fait une découverte incroyable, voire stupéfiante. Elle et moi partageons un lien de parenté. Et pas de n’importe quel côté, du côté des Bornais. Sa tante (par alliance) est la nièce de ma grand-maman Madeleine.

OK, WO MINUTE.

Au risque de sonner comme une ésotérique finie et de perdre toute ma crédibilité en tant que prof de philo, je dois me rendre à l’évidence : l’âme de grand-maman Madeleine n’est pas loin. Elle est encore ici, avec moi et avec l’édition 2016 de la Revengeance. Après tout, c’est elle qui pendant des années avait tenté de me convaincre de porter ce vieux manteau aux couleurs pastel douteuses. Elle avait raison : il me va à merveille. C’est une question de teint pâle, disait-elle.

Manteau pastel datant de la fin des années 80. Photo : Anne-Marie Bouchard

***

Vous savez, je ne sais pas si j’y serais allée à fond dans la Revengeance si je n’avais pas vécu ce moment difficile à l’automne dernier, en accompagnant Madeleine vers son dernier chemin. Je réalise maintenant qu’elle fut un modèle de persévérance et de détermination, chose que je ne pouvais pas concevoir avant son décès. Je me permets donc d’utiliser la tribune que j’ai ici pour lui envoyer un message. Parce que même si je n’ai pas de regrets, il me reste quand même des choses à dire à celle qui n’existe maintenant que dans nos cœurs.

Madeleine, grand-maman,

Durant la plupart de ma vie, je me suis demandée si tu nous aimais réellement
J’ai jugé ta froideur
J’ai haï ton manque de délicatesse
Tu vois, en fait j’ai longtemps cru que tu étais la source de plusieurs malheurs

Mais si tu jugeais tant les autres, c’est que tu devais tellement te juger toi-même
Pauvre grand-maman
Aujourd’hui, je te demande pardon
À ta place, moi aussi j’aurais été crissement aigrie de la vie

Je m’excuse de ne pas avoir pris conscience des efforts considérables que tu as dû déployer pour quotidiennement, torcher une maison au grand complet, ton mari et tes quatre enfants;
Tu as refusé d’amener tes enfants à l’église même si c’était la coutume;
Tu t’es fait un point d’honneur d’envoyer ton garçon, mais surtout tes trois filles à l’université afin qu’elles aient une éducation et un avenir;
Pour ça, tu as travaillé alors que toutes les femmes étaient à la maison;
Et en plus, tu trouvais le temps d’être politisée.

À ce jour, avec tout ce que j’ai appris sur toi
Je saisis mieux le poids que pouvait porter une femme de ta génération
Je réalise l’ampleur des mots que tu as si souvent répété
« J’ai tout fait dans ma vie, j’ai tout fait ce qu’il fallait »

Tu étais tellement avant ton temps, grand-maman
Maintenant, je vois bien que tu pédalais en criss par en-dessous pour maintenir ces standards d’excellence qui étaient pour toi non négociables
Dans ta situation, peu d’autres options que la rigueur et le sacrifice
Oui, grand-maman, tu as tout fait ce qu’il fallait

Madeleine,
Si tu étais née à mon époque, peut-être aurais-tu choisi une autre vie?
Peut-être n’aurais-tu pas eu d’enfants?
Peut-être aurais-tu fait carrière en politique?
Qui sait, grand-maman?

Chose certaine, j’me suis r’vengée en masse pour deux.

Photo: Guillaume Morin

Photo : Guillaume Morin

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